PROJΞT 1994

1994 de Maud Geffray, projet réunissant un film rare en super 8 d’une rave bretonne à Carnac il y a vingt ans restée à jamais gravée dans la mémoire de ceux qui y ont participé, et une BO sombre, organique et mélancolique où la moitié de Scratch Massive réussit à sonner le glas d’une époque tout en la sublimant, ouvrant une brêche où se mêlent passé, présent et avenir. IMG_0502

INTERVIEWS

Par Adrien Durand

Tu peux nous raconter comment tu as retrouvé ces images ? Tes souvenirs de cette soirée étaient-ils conformes à ce que tu as revu en les visionnant ? Maud Geffray : Je me souvenais pas d’un décor aussi lointain et grandiose et de perspectives aussi incroyables. C’est la première chose qui m’a frappée en regardant ces images. Après on sait que les souvenirs sont toujours façonnés, bien sûr. Des gens me parlaient de ces images, me disaient qu’on me voyait dans une fête en 1994. J’ai mis pas mal de temps à  les récupérer, et puis un jour le réalisateur [Christophe Turpin, qui a scénarisé JCVD notamment] me les a remises, j’ai flashé et je lui ai demandé si je pouvais en faire quelque chose. Ça lui a semblé légitime et il ne savait pas trop quoi en faire pour qu’elles vivent, donc ça tombait plutôt bien.

Tu avais des souvenirs précis de cette soirée ? Je me souviens que c’était génial surtout [sourire]. C’était une sorte de fête sans fin, avec pas mal de gens de l’ouest de la France mais aussi de Paris. Il y avait une sorte de parcours de fêtes que les gens suivaient. On retrouvait les mêmes têtes et le convoi grossissait petit à petit. On se suivait en voiture. Je me rappelle qu’on était arrivé en fin de nuit et qu’on avait passé toute la matinée sur place avant de repartir pour une autre fête…

Ce qui m’a marqué c’est le contrepoint entre la musique assez sombre et inquiétante et les visages innocents et souriants. On a l’impression que quelque chose de grave va se passer… Cette tension est complètement voulue. Le parti pris était de faire une musique très peu rythmée pour être le plus libre possible au montage. Les plans étaient assez courts de toute façon, donc on n’avait pas vraiment le choix. Je voulais faire quelque chose de saccadé au montage, il fallait donc des drones, des nappes assez grasses. L’idée était vraiment de partir d’un sentiment d’inquiétude, de ne pas savoir trop où on est. On a le sentiment que les personnages sont des oiseaux qui attendent quelque chose. Les visages regardent au loin mais on ne sait pas quoi, et d’un seul coup on plonge dans la fête, la bobine devient plus foncée. Il y a quand même une narration avec l’arrivée du soleil, notamment.

Ça m’a pas mal fait penser à Boards Of Canada et à leurs images en super 8. Ça ne m’étonne pas, j’adore ce groupe, il fait totalement parti de mon ADN musical.

Ton projet sort au moment où, un peu partout dans le monde et en particulier à Paris, les fêtes techno sont devenues un gros business. Par exemple, quand le Weather a été lancé, les médias parlaient du retour des raves. Ton film rappelle cet énorme décalage entre les raves originelles et ce que peut être une fête techno aujourd’hui. Le mot rave est désormais utilisé à toutes les sauces. Quand je suis allé à Los Angeles cette année, j’ai vu ce qu’ils appellent les raves là-bas. J’ai hésité entre rire et pleurer… Ils utilisent les mêmes codes, les smileys, c’est rigolo, mais on dirait une parodie ou un film. Pour les américains c’est dingue, car ce sont les seules soirées qui durent jusqu’à 6 h du matin. Le côté positif, c’est que les gens sont exposés à la techno, mais bon… A Paris aussi tout le monde utilise ce mot un peu partout, on sent qu’on cherche à renouer avec une certaine mythologie. Mais dans les années 1990, l’esprit rave était amené par les gens qui y participaient. Il n’y avait pas besoin de décor, de scénographie, de costumes. On posait un camion, du son, il n’y avait pas de bar. Il y avait des grosses raves organisées bien sûr mais aussi toutes ces petites fêtes-champignon qui se posaient un peu partout de manière super spontanée.

En parlant de ça, il y a un vrai rapport à la nature qui est souligné dans le film et qui faisait partir intégrante de l’expérience rave à l’époque. Oui, c’était super important. Je participais un peu à l’organisation et c’était une vraie chasse au trésor pour trouver le bon lieu. Il fallait trouver le paysan, aller lui parler, le convaincre de nous laisser faire la fête sur son terrain pour pas cher. Il y avait aussi la peur qu’il appelle les flics. C’est plus possible aujourd’hui. Les flics avaient débarqué d’ailleurs le matin de la fête du film…

Tu envisages le disque qui accompagne le film comme une BO ou bien c’est plus que ça ? Je ne sais pas trop. Les deux objets sont très liés. J’ai eu très peu de temps pour le faire. Les mecs de la Gaité Lyrique voulaient un film pour ouvrir leur festival et j’ai eu très peu de temps, à peine 3 semaines. Je faisais les allers et retours entre le studio et la salle de répétition. C’était assez dingue. Ça été très pointilleux comme travail. Je me suis jeté dedans, sans penser forcément à d’autres références. C’était très personnel et je n’avais pas à répondre aux demandes d’un réalisateur.

Il y a un côté très ambient dans la musique, et le dernier album de Scratch Massive s’éloignait déjà, à sa manière, de la techno. C’est une évolution pensée ou naturelle ? On a eu des moments plus liés à la techno mais on a fait des choses plus soft et le dernier album de Scratch Massive a une touchee nostalgique assez cohérente, je trouve. On a déjà bien entamé le nouvel album. On bosse dessus à Los Angeles, où vit Seb. J’y retourne le mois prochain et ça donne une sacrée ouverture. Le précédent, on l’avait enregistré à Paris, dans une cave. Le fait de travailler à Los Angeles créé un tout autre rapport à l’espace et au temps. Ça influe sur notre processus créatif.

Comment t’es-tu retrouvée sur Pan European pour la sortie de 1994 ? Je les connais bien, il y avait Koudlam sur notre précédent disque. Les gens du label étaient à la première projection qui faisait l’ouverture du festival FAME. J’étais super flippée, Ivan Smagghe m’avait dit « regarde ya Jeff Mills au 2e rang » [rires]. Arthur Peschaud m’a proposé de le sortir ensuite. Je crois qu’il a bien aimé le côté marginal et original du projet. Du coup, je vais aussi sortir un maxi en solo chez eux très bientôt. Avec un super clip réalisé par Irwin Barbé. Les morceaux sont différents, plus rythmés, toujours dark, mais plus dancefloor.

Tu me conseillerais de prendre quelle drogue pour écouter le disque sans regarder le film ? Des champignons clairement. J’ai redécouvert ça à Los Angeles. Ça me faisait peur quand j’étais plus jeune, j’avais pas envie de me lancer dans de grands trips hallucinogènes. J’ai ré-essayé cet été, presque malgré moi, et je pense que ce serait assez parfait.

La chose qui m’a beaucoup frappé dans ton projet c’est aussi qu’il sort dans une époque où on est complètement bouffé par le culte de l’image et l’ego. On se rend compte avec 1994 que l’époque qu’on y voit est complètement révolue. Quand les gens sont filmés, ils ont une attitude très naturelle et ça donne aux images un côté à la fois très frais et très plombant car ça rappelle le côté horrible des gens qui se prennent en photo à longueur de temps dans les fêtes techno…  Je suis d’accord avec toi. De mon côté, je me sens totalement étrangère à ce jeu là. C’est aussi ce qui m’a plu dans ces images. Je n’ai pas de souvenir de Christophe qui filmait ce soir là, il devait déambuler avec la caméra et personne n’y prêtait attention. Il y a donc une fraîcheur évidente. C’est aussi pour ça que je voulais que le film ne soit disponible que sur Vimeo. J’en ai ras le bol de ce comptage permanent, les vues, les écoutes, ce culte de l’image et de l’ego. Et ce qui est dingue c’est que cette époque révolue n’est finalement pas si lointaine…

1994 est disponible depuis le 19 janvier sur Pan European.

Adrien Durand est sur Twitter.

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